Un des plus beaux villages de France

Résistance des Sarrantais pendant la Révolution

Par Claudette Gilard ( Lui écrire )

Notre République naissante a eu beaucoup de mal à se faire accepter, les excès du pouvoir en place ont été mal vécus par une population attachée aux traditions. De nombreux Sarrantais sont entrés en résistance, défiant les autorités républicaines qui qualifient Sarrant de « foyer de contre-révolution. »

La liste des fainéants de la commune

Le calendrier révolutionnaire, adopté le 24 octobre 1793 ou 3 brumaire de l’an II, a remplacé les noms des saints par ceux de végétaux ou d’animaux, ce qui a désorganisé le mode de vie en gommant les dimanches et une quarantaine de fêtes religieuses qui servaient de repères dans la vie privée et communautaire. Le travail est devenu obligatoire, sauf les jours des décadis et fêtes républicaines. Les paysans qui refusent de travailler le dimanche et les jours des anciennes fêtes catholiques sont répertoriés en vue de sanctions, des « listes de fainéants » sont établies dans les communes. Le district de Lectoure fait interdire aussi « les rassemblements dans les auberges, les jours des ci-devant fêtes et dimanches », mais les Sarrantais à l’abri des murailles de la ville, continuent de fréquenter les tavernes.

Les prêtres réfractaires pourchassés vont trouver à Sarrant une terre d’asile ; ils sont cachés par la population, célébrant des cultes clandestins au cours desquels sont donnés baptêmes et mariages, particulièrement dans les hameaux du Pourailhé, des Gruets, de Menjoula, d’En Bourthoulot, d’En Baubeste. Les officiers municipaux de Sarrant ferment les yeux…
L’ordre est donné de détruire les croix et signes religieux « afin de ne point perpétuer l’idolâtrie ». Les objets sacrés sont dissimulés par les Sarrantais, ce qui a permis la sauvegarde de la Pietà du 16e siècle et du reliquaire médiéval.

Abattre l’arbre de la Liberté

Un scandale va éclater quand de jeunes conscrits vont s’en prendre à l’arbre de la Liberté, planté en août 1792 « sur le Ravelin », non loin de la porte de ville. L’exécution du Roi en janvier 1793, a relancé la guerre, la République a besoin de soldats, un recrutement doit avoir lieu, mesure très impopulaire. Le dimanche 24 mars 1793, jour des Rameaux, les Sarrantais sont rassemblés, de gré ou de force, afin de procéder au tirage au sort. Les jeunes affirment que s’ils tirent le billet noir, en représailles ils abattront l’arbre de la Liberté, ce qui s’apparente à un crime.

La cérémonie s’achève à la tombée de la nuit. Quatre d’entre eux « tombent au sort ». Un souper a été prévu par les jeunes, dans l’auberge de Joseph Monbrun à l’intérieur des murs. Toutes les classes sociales sont représentées dans ce groupe, les laboureurs comme les fils de bourgeois, tels Guillaume Bacalerie et le fils aîné de Cabassy, demeurant à Bonnes-Aïgues. Ce soir-là vers dix heures, ayant beaucoup bu, les jeunes sortent de l’auberge. Ils chantent et dansent dans les rues proclamant qu’ils vont abattre l’arbre de la Liberté et qu’ils feront rôtir des chapons avec son bois. Munis d’une hache ils le mettent en pièces puis, chassés par la pluie, retournent à l’auberge pour y manger encore une omelette et y boire du vin ; certains en sortent fort éméchés, au milieu de la nuit.
Le lendemain, les officiers municipaux, Pierre Théron, Jean-Baptiste Dansan, Jean Ader et Antoine Vigne, ayant à leur tête le maire Jean-Baptiste Comaignac, constatent le saccage. Ils sont dans un grand embarras car ils devraient en informer le district de Lectoure.

Un grand attentat dans la municipalité de Sarrant

Le lundi 25 mars, jour de foire à Mauvezin, la nouvelle fait le tour de la ville. Cet acte sacrilège ne tarde pas à arriver à la connaissance des autorités par le biais des membres, très actifs, du comité de Salut Public de Mauvezin. Les gendarmes investissent Sarrant le jour même, auditionnant les témoins jusqu’à deux heures du matin. Les témoignages accablent l’un des municipaux de Sarrant, Jean Lacassaignère, procureur de la communauté, qui a assisté à la scène depuis sa fenêtre. Il a eu la maladresse de raconter cette soirée publiquement, à Mauvezin, ajoutant en riant, « j’en aurais fait tout autant, si j’avais été jeune. » Un mandat d’amener est lancé contre lui et les participants les plus actifs :
Joseph Bégué, vingt et un ans, laboureur d’En Garric, Joachin Diague, vingt-deux ans, domestique du bordier de Bonnes-Aïgues, Pierre Lacoste, trente et un ans, voiturier et propriétaire à la Haouresse, Guiraud Gauté, trente-trois ans, bordier à L’Aougé, métairie de Saunyer et Guillaume Gissot d’en Gaignon, laboureur.
Ils sont emprisonnés à Mauvezin pour y finir la nuit et dès le lendemain déférés à Auch devant le Directoire du Département qui les incarcère dans la tour d’Armagnac.

Graves négligences de la municipalité

Le vendredi 29 mars, les commissaires du district de Lectoure accompagnés des brigades de gendarmerie de Lectoure, Saint-Clar et Mauvezin, et « d’un piquet de soixante hommes de la garde nationale de Mauvezin », investissent Sarrant. Ils rencontrent le maire et les officiers municipaux pour les interroger. Les commissaires vérifient les registres des délibérations où l’affaire n’a même pas été consignée, grave négligence. Ils notent qu’aucune enquête n’a été faite et que l’arbre de la Liberté n’a pas été replanté, les municipaux affirmant ignorer où il a été jeté, ainsi que les noms de ceux qui étaient à ce rassemblement…
Un nouvel arbre est planté le jour même dans l’après-midi : « Ce qui a été exécuté avec toute la pompe possible par nos gendarmes volontaires et autres citoyens qui s’y sont trouvés (…) avons chanté et fait chanter l’hymne de la Marseillaise, pour donner toute l’authenticité possible à cette cérémonie aussi auguste, exécutée dans une contrée fanatisée par les prêtres réfractaires ».

L’affaire sera jugée un an plus tard, le 8 mars 1794 ou 18 ventôse de l’an II. Le tribunal a bien voulu croire à la version de Jean Lacassaignère qui est considéré comme un bon républicain. Il est suspendu de ses fonctions mais innocenté faute de preuves, ainsi que Joachin Diague, ivre mort ce soir-là. Guillaume Guissot est mort en détention. Pierre Lacoste, Guiraud Gauté, et Joseph Bégué dit Marmeisse sont reconnus coupables, « convaincus d’avoir aidé et assisté à couper et abattre ledit arbre de la Liberté. » Leur sanction n’est pas précisée, ils ont probablement été détenus plusieurs années. La vie de Joseph Bégué, au moins, a été épargnée, car en l’an XI, âgé de 30 ans, il épouse à Sarrant Marguerite Lafont.

Le zèle contre-révolutionnaire des Sarrantais ne va pas s’arrêter pour autant. En 1794 et 1795, plusieurs opérations de police seront montées, en vain, contre Sarrant afin de perquisitionner les maisons pour s’emparer des prêtres réfractaires qui dit-on se cachent dans des souterrains …

Jean Lacassaignère membre actif du parti royaliste soutenu par une partie de la population, participera à l’insurrection de l’an VII et sera fusillé à Toulouse avec un autre Sarrantais, Jacques-Ambroise Saunyer.

Guy et Claudette Gilard, pour l’association Glanes d’Histoire
Sources : archives départementales du Gers et de la Haute-Garonne, série L. Photos G. Gilard

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