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La confrérie des musiciens de Sarrant aux 16e et 17e siècles

Par Claudette Gilard ( Lui écrire )

Les sources d’archives nous révèlent qu’aux 16e et 17e siècles une centaine de joueurs de violon, vielle, tambourin à cordes et flûte sont regroupés en confrérie à Sarrant sous l’égide de Notre-Dame de la Visitation.

Groupe de musiciens par Roger Baubeste (peinture murale, Sarrant)

Groupe de musiciens par Roger Baubeste (peinture murale, Sarrant)

Des origines mystérieuses

Les origines du regroupement de ces musiciens, à Sarrant, restent encore mystérieuses.

Bruegel de Velours, "Le Banquet de noces", animé par des violons Musée du Prado, Madrid

Bruegel de Velours, "Le Banquet de noces", animé par des violons Musée du Prado, Madrid

En raison du nombre important de musiciens aveugles à la fin du 16e siècle, on peut supposer que la confrérie de Sarrant, sans doute fort ancienne, avait été créée autour de privilèges accordés à ces malvoyants.
Sarrant, fief royal, dont la charte des coutumes a été confirmée par Jean II le Bon, dispense les aveugles d’impôts et leur offre asile.
Au cours du 16e siècle, le développement de la religion réformée, qui a fait obstacle à la musique et à la danse, a probablement joué aussi un rôle important dans l’expansion de la confrérie de Sarrant. En effet, bon nombre des musiciens venus vivre à Sarrant sont originaires du Béarn, de Chalosse et de l’Agenais, provinces dépendant du pays d’Albret qui était, avant l’avènement d’Henri IV, ors du royaume de France. L’austérité prêchée par Jeanne d’Albret la huguenote a banni les fêtes, charivaris, comédies et farces, et carnavals. Les bals, apparentés à un rite païen, ont été prohibés par la Reine de Navarre sous peine d’amende et de prison, ses ordonnances précisant que « les danses sont pleines de chansons impudiques de contenances et de gestes lascifs. »
De plus, dans le royaume de Navarre, les nombreux jours fériés liés aux fêtes religieuses catholiques ont disparu ; seul le dimanche reste chômé mais voué à la prière, ce qui limite les possibilités de réjouissances. Les musiciens dont l’art est lié à la danse se sont donc exilés dans les régions les plus proches dont Sarrant qui abritait déjà une confrérie de musiciens.

La fête de la Visitation Notre-Dame

L’existence d’une confrérie de musiciens est exceptionnelle en milieu rural. Les statuts officiels de la confrérie de Sarrant déposés tardivement en 1647, ont été calqués sur ceux de la prestigieuse confrérie des ménétriers de Toulouse qui porte aussi le nom de Notre-Dame de la Visitation.
Les maîtres violons de Sarrant seront d’ailleurs convoqués en 1610 à Toulouse pour prêter serment, avec les ménétriers de la région devant Mathelin, « Roi des ménétriers et violons de France ».
Ces ménétriers, ou musiciens de danse, animent les nombreuses fêtes publiques et privées telles que la fête des Rois, le carnaval, la Saint-Jean ou la Saint-Sulpice, fête patronale de Sarrant, auxquels s’ajoutent les fêtes des battages, des vendanges et les nombreuses réjouissances privées, fiançailles, noces et baptêmes.

Une vie itinérante, l’attrait de l’Espagne

Installés à Sarrant, ces musiciens venus de partout épousent des filles du pays ; ils s’établissent dans les hameaux ou les faubourgs de la ville qui sert de point d’ancrage à leur vie itinérante. Ils vont jouer hors des limites de la Gascogne et du royaume de France ; l’Espagne est une de leurs destinations favorites.
Ces échanges et déplacements vers le royaume d’Espagne, pourraient témoigner de l’influence exercée par les confréries d’aveugles musiciens et chanteurs espagnols, particulièrement prospères. La confrérie des aveugles de Madrid porte d’ailleurs aussi le nom de Notre-Dame de la Visitation.

Une dynastie de musiciens

A la charnière des 16e et 17e siècles, des familles entières vivent de la musique à Sarrant, tels les Bergès, Bonhomme, Decamps, Faget, Ferradou, Lablanque, Pélissier, Roux. Leurs filles épousent des musiciens ou des guides d’aveugles ; leurs maisons et leurs terres sont établies dans les mêmes hameaux, ceux du Baron, de la Tiarne, des Gauberts.
La famille Contastric, joueurs de violon et tambourin de père en fils, comptera six générations de musiciens, depuis Pierre Contastric, maître violon aveugle, venu s’installer à Sarrant au milieu du 16e siècle, jusqu’à Guillaume mort en 1712, dernier musicien connu de la lignée.

Suivre son maître pendant cinq années

Musicien aveugle et son apprenti lui servant de guide (Bibliothèque National, Cabinet des Estampes)

Musicien aveugle et son apprenti lui servant de guide (Bibliothèque National, Cabinet des Estampes)

Pour partir en tournée, les musiciens s’associent entre eux. Les maîtres violons aveugles forment des apprentis venus de toute la Gascogne, ainsi que du Roussillon, alors espagnol, du Béarn et du Pays Basque ; ils engagent parfois des apprentis pouvant leur servir de guide. Les contrats d’apprentissage sont longs : ils durent quatre ou cinq ans et peuvent aller jusqu’à dix ans, alors qu’il faut deux ans seulement pour former un tisserand ou un cordonnier.

Le 11 mars 1601, Jean Caunègre habitant de Sarrant, originaire du Béarn, est revenu dans son pays pour engager en apprentissage, devant un notaire de Saucède, Jeannet Florin enfant du lieu. Pendant deux ans, Jean Caunègre prendra Jeannet Florin, « per son diciple et lo ensenhar de son offici de viollon ». L’apprenti promet de suivre son maître partout où il ira. S’il tombe malade, il sera soigné, le maître fournissant « médecine et autres potingues », mais l’apprenti devra prolonger son contrat du double du temps durant lequel sa maladie l’aura immobilisé. Le maître sera payé vingt et un francs, mais il devra vêtir Jeannet d’un haut-de-chausses de « cordelhat pers », gros drap de laine bleue et d’une paire de souliers. Le témoin de l’acte est Jean Diuzaide, violon de Sarrant, qui fait route en association avec Caunègre. Cet acte est rédigé en gascon qui a toujours cours en pays d’Albret, alors qu’il a été prohibé pour les écrits publics dans le royaume de France depuis François 1er.

Conducteur d’aveugles

La présence de musiciens aveugles a créé la fonction de conducteur d’aveugle, vrai métier qui demande endurance, bonne connaissance des chemins et des problèmes propres aux non-voyants. Les aveugles et guides de Sarrant, nombreux et actifs, ont formé un syndicat qui en 1638 est en conflit avec les consuls pour des problèmes d’imposition.

Bruegel, "La Chute des aveugles", 1568. On aperçoit le flanc d'une vielle sur la droite du tableau

Bruegel, "La Chute des aveugles", 1568. On aperçoit le flanc d'une vielle sur la droite du tableau

Les aveugles pris en charge parfois par un seul guide, se déplacent l’un derrière l’autre posant une main ou leur bâton sur l’épaule du précédent. La chute du guide peut entraîner tous les autres.

Les instruments : cinfonies, vielles et tambourins

Le tambourineur gascon

Le tambourineur gascon

Jusqu’au milieu du 16e siècle, les instruments des musiciens de Sarrant sont nommés « cinfonies », ou « chifonies », ancêtres des vielles, puis vielles ou violes. Le terme violon apparaît au début du 17e siècle, ainsi que « pifre » pour fifre ou flûte.

Chifonie ou vielle à roue, 14e siècle

Chifonie ou vielle à roue, 14e siècle

Les tambourins gascons, instruments à cordes en forme de tronc de pyramide, accompagnés de la flûte à trois trous, a valu le nom de « tamborineur », non seulement à ceux qui en jouaient, mais parfois à tous les musiciens.

Ces instruments sont probablement fabriqués sur place par des menuisiers ou des particuliers ayant acquis le savoir-faire nécessaire ; leur prix est modique, entre une et trois livres, pour un violon, soit l’équivalent d’un demi-sac de blé. Dans les contrats d’apprentissage, le violon est le plus souvent donné par le maître, les cordes à renouveler assez fréquemment étant fournies par l’apprenti.

La « cinfonie » se retrouve de l’autre côté des Pyrénées. Un dictionnaire espagnol de 1611 en donne la définition suivante : Cinfonia :

"Vielle Royale" modèle du 17e siècle Fabrication traditionnelle de G. Rebière

"Vielle Royale" modèle du 17e siècle Fabrication traditionnelle de G. Rebière

« Quelques pauvres Français ont coutume d’apporter cet instrument, une sorte de petit violon avec dans son ventre un certain système de cordes, qui sont rattachées à une roue et avec des touches qui sortent au-dehors; en faisant tourner la roue avec la main droite et en appuyant sur les touches avec la main gauche, ils le font retentir agréablement ».
(Traduction de Jacques Gilard)

Organistrum du Prieuré de Belvès, 13e siècle, ancêtre de la vielle à roue, Fabrication traditionnelle de G. Rebière

Organistrum du Prieuré de Belvès, 13e siècle, ancêtre de la vielle à roue, Fabrication traditionnelle de G. Rebière

Georges de La Tour, "le Vielleur au chapeau" Musée des Beaux-Arts, Nantes Cet aveugle chante tout en s'accompagnant à la vielle

Georges de La Tour, "le Vielleur au chapeau". Musée des Beaux-Arts, NantesCet aveugle chante tout en s'accompagnant à la vielle

Bals interdits au 17e siècle

Le déclin de la musique ménétrière, chassée par la musique savante, va se poursuivre dans tout le royaume au milieu du 17e siècle. Sous l’influence de la contre-réforme, inspirée par la rigueur des protestants, la danse nocturne, source possible de débauche, est réprouvée tant par les pouvoirs publics que par le clergé. Les bals de nuit sont interdits en ville, même dans le cadre privé, à l’exception des fiançailles, noces et baptêmes.

Les danseurs résistent pourtant ; dans les délibérations du consistoire de l’église réformée de Mauvezin, en février 1630, des jeunes se font réprimander par le pasteur pour avoir engagé un joueur de violon afin d’apprendre à danser. A Toulouse, les musiciens encourent des amendes dissuasives. L’idée du péché reste tellement liée à la danse dans la tradition populaire locale, que parmi les contes, collectés à Sarrant par J.F. Bladé au 19e siècle, le sabbat des sorciers, n’est autre qu’un bal nocturne au son du violon.

Déclin de la confrérie, le retour en Béarn

Le nombre des musiciens va décroître rapidement à Sarrant, à partir de 1630 : soixante nouveaux musiciens ont été recensés entre 1600 et 1630, dix-sept seulement entre 1630 et 1650.
Au début du 18e siècle, on ne trouve plus à Sarrant que quatre familles de musiciens, les Contastric, Roux, Barthe et Pélissier ; d’autres ont émigré dans les vallées béarnaises, ultime refuge des musiciens traditionnels, retournant dans la région d’origine de leurs ancêtres où la tradition ménétrière a perduré. La confrérie des violons de Sarrant va s’éteindre, après plus de deux siècles d’existence ; quelques violons seront présents encore pour faire danser dans les noces, mais ils ne pourront plus vivre de leur art.

Documents d’archives

Document 1 : 1626, contrat d’apprentissage de Guillaume Bergès de Sarrant auprès de Bertrand Foussat, violon, venant de Gamarde en Chalosse. ( Une page).
(Archives départementales du Gers : 3E 10517 f° 209)

Document 1

Document 1 (+ zoomer)

Document 2 : 1606, contrat d’apprentissage et d’association entre Jean Lugan, violon du Fousseret, diocèse de Rieux, et Guillaume Baiguère, maître violon de Sarrant. (Deux pages)
(Archives départementales du Gers : 3E 10 510 f° 202)

Document 2, deuxième page

Document 2, deuxième page (+ zoomer)

Document 2, première page
Document 2, première page (+ zoomer)
D’après l’article du même auteur, La confrérie des musiciens de Sarrant, Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Gers, 3e trimestre 2002.

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